Marie Sabot, la fondatrice et directrice de We Love Green, est soulagée. 120.000 spectateurs sont attendus au Bois de Vincennes à Paris pendant les trois jours du festival où vont se produire près de cinquante artistes, dont OrelSan (en ouverture), Dinos, Pomme, Lomepal, Gazo, Pusha T, Little Simz et Tems. Une belle revanche après deux éditions annulées (en 2020 et 2021) en raison de la crise sanitaire et une édition 2022 gâchée par de violents orages, ayant entraîné l’évacuation de 40.000 personnes.
Conjuguer fun et vert
Lancé en 2011 d’abord au Parc de Bagatelle à Paris, ce festival s’est très vite imposé comme un détecteur de talents (PNL et Aya Nakamura y ont donné leur premier concert) et un laboratoire d’expérimentations écoresponsables. « Dès le départ, nous avons eu à coeur d’être plus qu’un simple festival électro et urbain », rembobine Marie Sabot qui gravite dans l’événementiel grand spectacle depuis plus de vingt-cinq ans.
Cette jeune quinqua, née dans le Sud de la France d’un père vigneron et d’une mère assistante sociale, s’est inspirée de rassemblements tels que Wilderness et Bestival au Royaume-Uni et Roskilde au Danemark, pour imaginer un festival français « de nouvelle génération ». « Nous voulions prouver que l’on pouvait organiser un événement en pleine nature, plutôt familial, mixant concerts, performances, engagement social et environnemental », poursuit la fondatrice.
Car derrière son line-up musical attrayant et éclectique, les organisateurs de We Love Green ont toujours eu à coeur de maîtriser l’impact du festival. « En 2022, notre bilan carbone était de 16 kilos par festivalier », souligne avec fierté Marie Sabot, tout en précisant « qu’aucun événement ne peut être entièrement neutre en carbone ». A titre de comparaison, la moyenne est de 50 kilos par festivalier pour des shows de même dimension (source : l’association Shift Project).
100 % de circularité d’ici 2025
Chez We Love Green, l’écoresponsabilité se traque partout. L’éclairage et la sono sont alimentés par un mix de biocarburants, de panneaux solaires et d’un réseau électrique local. En 2022, le festival a testé la pile à combustible et un générateur à hydrogène vert. Les décors sont fabriqués à partir de matériaux récupérés sur d’autres événements comme la Fashion Week et réutilisés chaque année, sinon ils donnés à des structures de l’ESS.
Plus de 80 % des déchets sont valorisés grâce à un centre de tri sur le site avec douze flux différents. « Nous sommes passés de 2 kilos de déchets par festivalier en 2018 à 1,4 kilos en 2022 », pointe avec fierté Marie Sabot. Les mégots collectés sont expédiés dans une usine à Brest pour être transformés en objet (cendriers, pots à crayon…). Les litières des 120 toilettes sèches et urinoirs sont transformées en compost redistribué aux agriculteurs locaux.
Le festival applique la politique zéro plastique à usage unique. « Nous distribuons des gourdes à remplir à l’un des 176 robinets d’eau gratuite, puis à restituer à la sortie ».ёMahdi Aridj_WLG22
Le festival applique la politique zéro plastique à usage unique. « Nous distribuons des gourdes à remplir à l’un des 176 robinets d’eau gratuite, puis à restituer à la sortie » pour être ensuite redistribuées à des associations de maraudes, destinatrices aussi des invendus alimentaires. « Nous travaillons dans une logique de circularité avec l’objectif de le devenir complètement d’ici 2025 », précise la directrice, signataire du « Green Deal Circular Festivals » avec 43 autres acteurs de l’industrie musicale électro européenne.
Et qu’en est-il des transports qui plombent de moitié le bilan carbone du festival ? « Nous mutualisons les flux de livraison entre prestataires de matériel et de stands, offrons des bons de réductions SNCF aux artistes venant de loin, incitons les festivaliers à utiliser les transports en commun ou le vélo car il n’y a pas de parking voitures », détaille la fondatrice. Un défi d’autant plus grand que le nombre de spectateurs a été multiplié par huit en douze ans.
Carnivores s’abstenir
Cette année, We Love Green va encore plus loin. Les organisateurs testent la vaisselle réutilisable consignée et la restauration végétarienne locale, castée par des chefs étoilés (Hugo Roellinger, Claire Vallée). « C’est une première en France pour un festival de cette envergure ! Passer de 50 % à 100 % végétarien nous permettra de réduire jusqu’à 70 % des émissions carbone du food court ». Une façon originale de sensibiliser le public aux enjeux écolos. Car We Love Green tient aussi à bousculer les esprits.
Le festival invite chaque année des personnalités engagées et autres change makers. Se sont succédé Yunus Muhammad, prix Nobel de la Paix et parrain du microcrédit, Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France, l’explorateur Mike Horn, le militant animaliste Pierre Rigaux, la primatologue Sabrina Krief, le journaliste d’investigation Hugo Clément. A l’affiche cette année, l’activiste Camille Etienne, l’autrice et réalisatrice Flore Vasseur, l’économiste Timothée Parrique, le député européen Raphaël Glucksmann ou encore l’ingénieure géologue minière Aurore Stephant.
En parallèle, les organisateurs accueillent, en plein centre du festival, 50 jeunes entreprises à impact et des ONG dans son Village des initiatives positives, en partenariat avec ChangeNow, et proposent une quarantaine d’offres d’emploi dans l’ESS, le développement durable et l’environnement, en collaboration avec MakeSense. « Nous tenons à mixer des publics qui se rencontrent peu, à les ouvrir à d’autres univers pour les décoincer de l’algorithme de leurs réseaux sociaux », argumente Marie Sabot.
Vers un nouveau business model
Cette affiche musicale, culturelle et sociale a un coût. Pour l’édition 2023, le budget se monte à 12 millions d’euros. Plus de 1,5 million d’euros sont investis chaque année, rien que dans la production de solutions écoresponsables. Près de la moitié du chiffre d’affaires provient de la billetterie*, un quart de la restauration/bar, un autre quart de partenaires privés et mécènes (Crédit Mutuel, Naturalia, SNCF, Kering, Maisons du Monde, SeeTickets…), le reste des aides publiques.
« Ce modèle économique marque un peu la fin d’une époque » avoue la fondatrice qui se souvient d’un métier « assez rock’n’roll et artisanal » à ses débuts. Aujourd’hui, We Love Green, comme bien d’autres festivals, est pris en ciseau « entre la hausse des cachets des têtes d’affiche, l’inflation des coûts techniques, la maîtrise de notre impact environnemental et la baisse du pouvoir d’achat des Français ».
Pour autant, Marie Sabot tient à défendre la qualité de son « produit de politique culturelle et sociale face à des festivals d’entertainment de luxe ». Peut-être en pratiquant quelques arbitrages comme « étaler le paiement du prix du billet dans le temps » à défaut de l’augmenter ou « refuser de se payer de grandes stars internationales » au profit de talents prometteurs. « Tems qui vient de remporter son premier Grammy Awards sera la prochaine Beyoncé ou Rihanna, et Little Simz la prochaine Kendrick Lamar », prédit la directrice générale. Et de rappeler que l’inconnue Rosalia avait enflammé la scène du festival en 2019, avant devenir une artiste multi-récompensée.
*64 euros le pass d’un jour à 159 euros les trois jours, tarifs spéciaux pour les étudiants, chômeurs et les 5-17 ans.
Corinne Dillenseger