La déflagration de l’arrivée du bébé
Car dans cette tempête, le risque est grand pour certains parents de perdre les pédales. Déprime, démotivation, angoisse, désintérêt pour l’enfant, jusqu’à la dépression post-partum. Cette affection toucherait entre 15 et 30 % des mères, mais 5 % sont effectivement diagnostiquées. Si on a drastiquement réduit les morts de mère avant l’accouchement, en post-natal c’est autre chose. Selon la 6e édition de l’Enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles, menée entre 2013 et 2015, les suicides représentent 13,4 % de ces décès (35 suicides) dont 91,3 % auraient pu être évités, selon les auteurs, notamment « en s’intéressant davantage à la santé mentale des futures et jeunes mamans ».
« En post-partum, la doula met le focus sur les parents pour qu’ils se sentent le mieux possible », explique Pascale Gendreau, doula et cofondatrice de l’association des Doulas de France qui fédère les accompagnantes adhérentes, 180 à ce jour. « Une fois rentrés au domicile, les doulas comblent une prise en charge inexistante. S’il n’y a pas de problèmes médicaux, on peut ne plus voir personne jusqu’à la visite pédiatrique au 1 mois du bébé. Et à ce moment-là, on ne se focalise que sur le bébé ! »
Heureusement, depuis le 1er juillet 2022, un entretien obligatoire avec un médecin ou une sage-femme doit se tenir lors du deuxième mois de vie de l’enfant, pour permettre de déceler les signaux de dépression chez la mère.
« L’avantage de la doula, aujourd’hui c’est l’accompagnement sur mesure et c’est ça qui manque ».
Un besoin oublié d’accompagnement des jeunes mères, dont on retrouve les traces dès l’Antiquité. Des femmes en principe déjà mères épaulaient d’autres femmes dans cette étape de vie, en complément des accoucheuses. Le terme d’origine grec est apparu aux Etats-Unis dans les années 70 puis s’est démocratisé dans les années 90 avec la création de l’association américaine des doulas.
En France, c’est à compter des années 2000 qu’apparaît ce terme, et que se constitue une association française pour fédérer les femmes qui exercent ce « métier » sans réelle formation ni statut. Aujourd’hui, l’association Doulas de France compte 180 adhérentes qui ont ratifié la Charte d’éthique de la profession, mais estime à 1.300 le nombre de doulas formées au sein d’organismes répertoriés par l’association. Depuis 2008, 500 doulas ont été formées par l’institut de formation doulas de France, une émanation de l’association des Doulas de France, mais aujourd’hui, toutes n’exercent pas et d’autres centres en ont également formé.
Pour Laure Hamel, consultante en parentalité, « l’avantage de la doula, c’est l’accompagnement sur mesure et c’est ça qui manque, quelqu’un qui s’intéresse à qui on est, ce qu’on veut, sans jugement et qui n’accompagne pas que l’enfant, mais la femme la mère et le couple qu’on devient. »
Métier : post-partum planner… mais pas que
Avant la naissance, elle peut aider à écrire le projet de naissance (qui consiste à détailler pour l’équipe soignante comment le couple envisage le déroulé de l’accouchement), recueillir les craintes des parents ou encore aider le futur père à trouver sa place.
En post-natal, elle peut préparer des plats pour la mère ou le foyer, aider au ménage, prendre le relais avec le bébé, ou juste être une oreille attentive aux émotions des parents, voire mettre les parents en relation avec des structures adaptées.
Adeline, 37 ans, assistante maternelle en Ardèche, a fait appel à une doula pour son second bébé. « Si mon retour à la maison a été facile, c’est qu’il a été mis en place en amont avec la doula. Une sorte de ‘postpartum planner’. On a réfléchi à la logistique pour que ce soit le plus léger possible pour moi qui suis une maman solo avec déjà un enfant, confie-t-elle entre deux sollicitations de sa fille aînée. Pour moi avec les doulas, on n’est pas à la recherche de conseils, juste de soutien bienveillant et un peu de sororité », ajoute-t-elle.
Une profession à reconnaître et encadrer
« Elles répondent à un besoin des femmes, estime la consultante Laure Hamel. Mais cela doit tout de même alerter sur ces professions en marge. » Aujourd’hui aucune formation n’est certifiée et ne permet vraiment un niveau de formation. Ce qui rend difficile le choix d’une doula compétente.
Certains pointent même quelques dérives. « Ce n’est pas conventionné il n’y a pas d’ordre, s’inquiète Camille Aiello, psychomotricienne spécialisée en périnatalité C’est vrai qu’elles reconstruisent presque le village autour de la mère, bien utile pour élever un enfant, mais il faut qu’elles existent dans un cadre clair, un diplôme d’Etat. J’ai pu en croiser dans ma carrière, qui avait plus tendance à diffuser leurs croyances qu’à donner des informations fiables et avérées scientifiquement. »
L’institut Doulas de France dédié à la formation, propose un cursus et se réjouit d’une demande accrue : 80 femmes en 2020, 100 en 2021. Les doulas formées doivent également signer la charte qui cadre leur exercice, « ce qui n’est pas le cas des nombreux centres de formation en ligne qui ont fleuri depuis le confinement », estime Pascale Gendreau, formatrice au sein de la structure. L’institut est d’ailleurs en passe d’obtenir une certification Qualiopi délivrée par le ministère du Travail, un premier pas vers une reconnaissance de ce métier.
Pour autant l’ordre des sages-femmes reste encore circonspect quant à la reconnaissance de cette profession, bien que certaines maternités, comme celle de Nanterre, les acceptent en salle de naissance pour assister les parents, et recommandent leur soutien.
« Je voulais mettre en place la maternité que je voulais »
Autre bémol : cet accompagnement n’est pas à la portée de toutes les bourses. Pour environ 600 euros, Adeline a vu sa doula une fois par mois pendant un an, et a pu la contacter par message dès qu’elle en ressentait le besoin. « J’ai financé cela grâce à mes proches. Pas de liste de naissance, j’ai demandé des participations à une cagnotte. Je voulais ça pour survivre, je voulais mettre en place la maternité que je voulais. »
Selon les secteurs géographiques, les prix peuvent être très élevés, jusqu’à 90 euros de l’heure ou l’heure et demie. À Lyon, Joséphine enseignante et mère de deux enfants de 21 et 4 mois aurait aimé en bénéficier. « On n’a pas eu les moyens parce qu’on venait d’acheter un appart, et qu’on a déjà un autre bébé à faire manger, déplore-t-elle. Et pourtant j’aurais aimé ! Parfois trop de linge devant la machine ça peut faire pleurer en post-partum, te faire à bouffer, ça te désespère et après trois jours de toasts fromages salade tu aimerais qu’on te fasse un bon petit plat. »
Un financement marginal
D’après certaines doulas, des mutuelles prendraient en charge ces prestations, mais aucune d’elles ne communique sur le sujet. La fédération nationale de la mutualité française et France Assureurs n’ont pas davantage connaissance d’une telle prise en charge parmi leurs adhérents. Une solution consiste à payer en chèques CESU, en tant qu’assistante à domicile, ce qui permet une déduction fiscale. D’après la doula Pascale Gendreau « certains parents financent avec la prime de naissance de la CAF ou de leur mutuelle ».
Chez nos voisins européens, ces accompagnantes n’ont pas davantage de statuts, ou de diplôme reconnu, mais en Belgique par exemple, la mutuelle MutPlus prend en charge des prestations de doulas si elles sont membres de l’Association francophone des Doulas de Belgique. Elles y sont également admises au sein de certaines maternités, tout comme au Royaume-Uni ou leur aide est recommandé par des professionnels de santé.
Aux Pays-Bas, les couples ont droit à l’aide d’une Kraamzorg, une intervenante paramédicale qui aide au nouveau quotidien du foyer. Elle accompagne les parents pendant huit jours post-partum. Cette profession encadrée permet une prise en charge par la Sécurité sociale. Mis à part sa formation médicale, la Kraamzorg s’apparente à la doula, mais avec un statut défini, et un diplôme reconnu.
« Prenons à bras-le-corps cette période qu’est le post-partum, conclut Joséphine, sa fille sous le bras et son fils agrippé tel un koala dans son porte-bébé. Trouvons des solutions, les doulas en sont une, saisissons-la. »
Alice Dubois